Le blog du groupe Utopia-666, consacré à la culture et à la liberté d'expression, contre la connerie qu'essaie de nous transmettre le journalisme arabe d'aujourd'hui!
«La terre japonaise serait la suggestion que les mots et les relations entre mots ont l’ampleur et la densité de la variété des choses, de l’autre côté – ou pas même – du miroir. »
Dans cette définition qu’Yves Bonnefoy donne du haïku, il faut retenir que cette forme poétique particulière et inédite se situe à la frontière entre la concision de son dire et la richesse de sa signification. Forme inédite, quand on sait que ce poème est le plus petit mode d’expression poétique qui soit au Japon. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que le haïku n’énonce rien de plus que ce que contiennent ses dix-sept syllabes, généralement réparties sur trois vers : aucun double sens ne se cache entre ces lignes.
Quoi de plus ample et dense à la fois que la représentation d’une scène amoureuse et charnelle de vie conjugale, celle d’un jeune homme venant donner sa virginité dans les bras d’une courtisane ? Mais le haïku érotique s’en tient rarement aux apparences de premières fois frivoles ; ce qui attise au contraire la curiosité – ou plutôt l’imagination – des poètes japonais se dissimule derrière des détails du quotidien, détails « burlesques » et pour le moins crus.
Le poète est rarement celui qui voit, il est celui qui fantasme, se laisse aller à l’imagination de situations cocasses, puisant parfois ses sources dans les rumeurs que s’échange la foule.
À propos d’un moine doté d’une anatomie flatteuse :
Quand elle bande, Dôkyô
tout entier peut se cacher
derrière sa mentule
Il n’est pas rare que malgré l’aspect souvent direct de la formulation, le poète fasse usage de nombreuses figures d’atténuation, périphrastiques, lignes au caractère pour le moins mystérieux et même tonalités lyriques, le tout dans l’unique but de souligner un certain comique relatif aux situations énoncées.
Évoquant la pénétration par l’intermédiaire d’artefacts, dits « olisbos » :
Les dames du palais
absorbent des choses qui ne
gonflent pas le ventre
Ou encore :
La dame du palais
fait un achat qui pourrait
la mettre à l’étroit
Le poète prête sa voix aux dames du palais, dans une extase largement ironisée :
Se perçant l’une l’autre
ah, je meurs, je meurs ! s’écrient
les dames du palais
Le souci du comique qui caractérise les haïku érotiques va de pair avec la capacité à rendre compte des habitudes et des moeurs de la société, du palais jusqu’aux quartiers populaires d’Edo où les courtisanes reçoivent leurs clients en passant par le couple ou les moines, non sans une certaine déformation, voire une extrapolation (en particulier pour les dames du palais, dans l’intimité desquelles il était impossible pour le poète de s’immiscer).
À la vue de sa femme commettant l’adultère :
Surprise du mari
découvrant que sa femme a
soudain quatre jambes
Ou bien réalisant la grossesse de la domestique :
La bonne au gros ventre,
on a bien une idée de
cinq ou six suspects
Le haïku érotique, au même titre que n’importe quel type de haïku, se focalise sur un instant ou un mouvement et se démarque par sa concrétude qui laisse place au grossissement volontaire des traits. D’une veine souvent comique, il nous fait entrer dans la sphère érotique de toutes les couches de la société, sans interdits et avec légèreté.